«Comment les nouvelles expérimentations de la musique techno à Paris ont transformé l’image de la ville ?»  

La musique techno a un lien fort avec la ville. Dans cet article, nous allons explorer son histoire, ses particularités, ses codes sociaux, son évolution, et les différents facteurs qui ont permis à cette musique de transformer le visage de Paris. Nous nous intéresserons ici à démontrer comment le retour de la musique techno ces dernières années à Paris a donné de nouvelles fonctions à des espaces vides ou ignorés jusqu’alors.  

La techno a été créée à Detroit dans les années 80. Elle s’inspire de la crise industrielle et sociale que traverse la ville à cette époque. L’ambiance sombre qu’elle dégage illustre l’esthétique de la ville: des bâtiments détruits et des maisons abandonnées. De nombreux musiciens affirment que ces ruines urbaines et ce déclin industriel ont bel et bien été les déclencheurs pour imaginer cette musique futuriste inspirée par de fameux thèmes de science-fiction.[1] Elle s’est rapidement exportée au Royaume Uni où la jeune population traversait aussi une crise économique et des transformations sociales : le chômage (plus de 14%), le hooliganisme, la culture skinhead, etc.[2] Comme à Detroit, la techno s’impose rapidement (en particulier grâce au club Manchunien “La Hacienda”) et commence à rassembler différents types de population autour des mêmes événements. Mais les lois du moment obligeaient les clubs à fermer à 2h, frustrant ce nouveau public qui veut continuer à danser: c’est le début du mouvement rave. Une rave est un rassemblement de personnes ayant envie de faire la fête dans un droit peu conventionnel : généralement un grand champ ou bien un entrepôt vide, ce dont le Royaume unis est bien pourvu suite aux abandons des bâtiments industriels. Les autorités d’abord ravies que les jeunes externalisent la violence par la danse dans ces soirées, se trouvent vite dépassées et commencent à interdire ces événements s’appuyant sur le “criminal justice & public order act”. Durant les années 90 dans le reste de l’Europe, la techno se propage, surfant sur la vague libertaire de l’époque (la chute du mur et la fin de la guerre froide), principalement grâce aux clubs gays qui sont les premiers à promouvoir ce nouveau genre de musique.

La culture techno a rapidement été rejetée par le gouvernement français qui a commencé à interdire les fêtes techno et à prendre de sérieuses mesures contre les raves illégales. A ce moment, deux branches se sont développées séparément, d’un côté les free parties illégales avec une techno de plus en plus agressive (que l’on ressent par l’augmentation violente des BPM), et de l’autre le mouvement French Touch qui va transformer la techno et lui apporter des influences pop, la rendant plus « acceptable » voire même défendable et supportée par certains politiciens (comme les Ministres de la Culture Jack Lang et Catherine Trautmann), sous le terme généraliste « électro ». La techno quant à elle est envoyée dans les clubs en sous-sols, alors que les gens l’assimilent à tort à la culture des free parties, qui est présentée dans les médias comme une plaie. A cette époque le gouvernement tente de mettre un terme aux free parties, influencé par des circulaires ministérielles (comme celle de Charles Pasqua “Rave parties : des situations à haut risques” en 1995), autorisant la confiscation des sound system. Mais les “teuffeurs” se font porte-paroles de messages politiques en rupture avec les codes sociaux existants, alors que le message originel de la techno, avec son absence de paroles, se présentait comme une “no message” philosophie.[3] La musique elle-même est le message, en réunissant des personnes d’origines différentes pour une nuit.[4] Ce n’est d’ailleurs probablement pas par hasard que le dj berlinois Levon Vincent a intitulé un de ses morceaux « The medium is the message ».​​​​​​​​​​​​​

Plus qu’un échappatoire au monde commun, la techno est un moyen d’externaliser la violence au travers de la danse.[5] Ceci fut vite compris par certains politiciens qui apportent alors leur soutien à des événements publics légaux. En 1998, Jack Lang propose la techno-parade, inspirée de la Berlin’s love parade qui a rassemblé un million de personnes dans les rues de Berlin en 1997 (1,5 million en 1999). C’est le premier rassemblement techno légal dans les rues de Paris. Mais elle va aussi souffrir de la “popisation” de la techno de ces dernières années (invitant David Guetta ou Bob Sinclar, deux dj internationalement reconnus, mais très commerciaux, qui ne représentent absolument pas l’esprit originel de la techno).

En 2006, La loi anti-tabac interdisant de fumer dans les lieux publics a commencé à créer de nouveaux problèmes. Les gens doivent aller dehors pour fumer leur cigarette, ce qui a entrainé des plaintes par rapport aux bruits, et les contraventions qui en résultent pour les propriétaires des clubs et des bars. Nombre d’entre eux persistent malgré les fermetures de leur établissement et les payements d’amendes à répétition (des endroits comme le Zéro Zéro ou la Mécanique Ondulatoire ont été régulièrement victimes de ces mesures).[6] Fatigués de cette stigmatisation, plusieurs directeurs de labels musicaux ont écrit une pétition en ligne adressée à plusieurs ministres, dont celui de la Culture, démontrant que “La loi du silence généralisée qui s’abat sur nos événements et nos lieux de vie est en passe de reléguer la Ville Lumière au rang de capitale européenne du sommeil ”, et demandant plus de tolérance. En Novembre 2010, et plus de 16000 signatures plus tard, “Les Etats généraux de la nuit” sont organisés à la Mairie de Paris réunissant des professionnels, des conseillers municipaux, des représentants d’associations et certains habitants Parisiens concernés et désireux de trouver des solutions.[7]

Suite à cette réflexion, la municipalité a permis à plus d’événements de se dérouler dans de nouveaux espaces, en plus des clubs toujours existants. Mais bien sûr, Paris n’est pas Berlin, qui est La Capitale Européenne de la musique techno, et où de nombreux endroits, anciens no-man-lands ou quartiers d’immigrés sont remplis de bars et de clubs plus ou moins légaux. Pendant que Paris se battait pour garder la culture techno en vie, elle a continué à se développer à Berlin qui est devenue une destination populaire pour les ravers Français grâce aux compagnies aériennes low-cost qui relient les deux capitales. Des endroits comme le Trésor dans un immense bâtiment industriel, le Berghain dans une ancienne usine électrique ou le Bar 25 et le Club Der visionaere qui sont installés sur les bords de la Spree River, utilisent des lieux abandonnés. Paris qui lutte avec ses problèmes de densité a néanmoins réussi à expérimenter de nouveaux espaces similaires pour ses soirées techno.

La zone de raves parisienne qui s’est la plus développée se situe autour de Quai de la Rapée et Quai de la Gare dans les 12eme et 13eme arrondissements, des deux côtés de la Seine. Cet endroit déjà connu pour sa péniche-club le Batofare, d’autres péniches se sont installées comme le Monte Cosy où se déroulent les soirées Concretes ou encore le Café Barge. Les péniches représentent une solution intéressante face à la densité parisienne, puisqu’elles sont sur la Seine et n’ont donc pas de voisins “directs”. Plus de nuisances sonores. Avec l’autorisation des after-parties durant la journée, les toits des péniches sont aussi utilisés comme des dance floor, tout comme les quais eux même. En effet, beaucoup de fêtes se déroulent tôt (dans la matinée ou dans la soirée) le long de la Seine. Les premières sur le Quai de la Rapée furent les Sundeas parties suivies par les Cocobeach et d’autres. Les horaires restreints (entre 11h et 02h) satisfont autant les voisins que les clubbers. Mais le véritable avantage de cette zone est qu’elle est largement concentrée en immeubles de bureaux, livrant un véritable mur anti son pour le voisinage alentour, et cela aux vues de tout le monde, des promeneurs, des gens prenant les ponts du quartier ou traversant la Seine sur les lignes 5 et 6 du Metro. Plus tard durant l’été 2012, le Wanderlust club a ouvert dans le Musée de la Mode et du Design sur l’autre rive, offrant la plus grande terrasse de Paris, alors que les soirées Berlinons Paris prennent place toute la journée au Village Russe, une salle de réception dans les premiers étages d’un immeuble de bureaux.

Les parcs sont aussi une bonne alternative offrant de larges espaces, avec peu de voisins. On a vu des fêtes organisées par Cracki records ou Debrouï Art au Parc de Belleville, Parc Montsouris, Bois de Boulogne et Vincennes. De nombreux clubs se sont aussi installés au Parc de la Villette (dont la taille permet à des évènements bruyants de s’y dérouler), comme le Cabaret Sauvage en 1997, le Trabendo en 2000 et plus récemment en 2011, la Villette Enchantée, un club d’été éphémère dont le succès a permis d’étendre l’exploitation toute l’année. Le Rosa Bonheur a aussi ouvert au milieu du Parc des Buttes Chaumont en 2008, offrant des tables d’extérieur avec vue sur le parc et un dance floor en intérieur.

Les squats ont toujours été des lieux propices à la musique underground. La plus part d’entre eux sont illégaux, mais certains sont tolérés par la municipalité par rapport à leur dimension culturelle. Parfois naissent des arrangements (comme des contrats d’occupation des lieux à court terme) et parfois la ville les autorise sans accord véritable comme pour la Miroiterie, un squat dans une ancienne fabrique de miroirs, ouverte durant 15 ans, et fermée en Novembre 2012. Il y a également des squats dans d’autres arrondissement comme le Poney Club qui a ouvert dans une ancienne boucherie chevaline dans le 15eme, ou la Mont C qui est restée ouverte durant deux ans rue Mont-Cenis dans le 18eme. En plus de l’esthétique crue, non décorée dans ces lieux il n’y a pas de législation qui s’applique permettant aux gens de se sentir plus libres. Loin des yeux (et des oreilles), les catacombes de Paris sont aussi le théâtre de soirées techno, ajoutant en plus les frissons de l’aventure.[8]

Les terrains vagues et entrepôts industriels restent les meilleurs endroits pour organiser de telles. En référence directe à l’environnement d’origine de la musique techno ces espaces ne sont généralement gérés par personne, souvent au milieu de nulle part et ayant la capacité d’accueillir un large public. Le problème est qu’ils se situent principalement dans la banlieue, de l’autre côté du périphérique, où il est difficile de faire venir les gens. On a vu des soirées dans des espaces de ce genre à l’intérieur de Paris, comme la Die Nacht dans la piscine Molitor. Mais ces lieux dans la ville sont très durs à trouver car elle se densifie, les entrepôts sont détruits, ou transformé en lofts. Même Moltior est en train d’être réhabilité en centre commercial et hôtel.

Au-delà des aspects pratiques, d’autres raisons expliquent le succès de ces endroits. D’abord l’aspect éphémère de la fête change la relation à l’espace. En effet la simple “présence corporelle” donne à un lieu un sens nouveau et différent de son sens d’origine, nous forçant à penser au-delà de la simple localisation et de la signification unique.[9] La dimension artistique (lumières, scénographie, performances…) amène à la notion de spectacle. C’est un grand carnaval où les gens aiment à se déguiser pour participer. L’ouverture d’esprit du public est parfois mise à l’épreuve par l’atmosphère de la soirée, comme par exemple aux Cocobeach où l’on a vu une troupe de théâtre interagir avec le public. “C’est plus un bal qu’un spectacle. Les gens sont plus acteurs que spectateurs.”[10] Le Vjing (video jockey) est aussi un facteur important pour définir l’atmosphère d’une fête techno comme on a pu le voir avec les projections, le soir de l’ouverture du Wanderlust, sur un mur perpendiculaire à la Seine, à la vue de tous les passants, ou dans une version plus élaborée de mapping, le « square cube » d’Etienne de Crecy designé par 1024 Architecture .

Il y a ensuite un désir de retour aux basiques. Faire la fête dans ces espaces industriels, ou ces parcs, est un rappel des soirées originelles de Detroit, et des premières raves. Les ravers recherchent avec nostalgie l’hédonisme des raves des années 80 qui ont été comparées à un “second summer of love” (référence au “summer of love” hippie de 1967). Il y a une envie de diffuser la culture techno à tous les publics. Ces espaces ouverts permettent aux non-initiés de voir à quoi correspond cette musique. Les promeneurs du dimanche dans les parcs ou sur les quais découvrent des groupes de jeunes dansant à la lumière du jour et il n’est pas inhabituel qu’ils engagent la conversation avec eux. C’est aussi parfois dans son architecture que la techno s’expose au public. Par exemple, dans le club du Wanderlust, le dancefloor intérieur est visible depuis la rue. L’illumination intérieure du lieu se fait par l’éclairage public extérieur, alors que les clubbers font face aux fenêtres, observés par les passants dans la rue.

“Paris est le nouveau Berlin” – La ville fait un comeback sur la scène techno européenne. Un des organisateurs des soirées Twisted et Concrete, Brice, dit qu’ “il y a trois ans, tout le monde disait qu’à Paris les gens ne savent pas faire la fête. Et il y a eu la soirée Sundae sur les quais, où 1 000 personnes arrivent le dimanche après-midi déguisées, maquillées, jouant le jeu. On s’est rendu compte qu’il y avait vraiment une scène à Paris et que nous n’avions rien à envier à Berlin”. Cabane, Dj sur le label Minibar ajoute “Les gens s’en rendent compte aussi hors de France, en Allemagne on me dit : “Paris is burning !””.[11]Le site internet ‘Resident advisor’, qui est la référence en ligne en termes de musiques électroniques, a sorti récemment un documentaire sur Paris faisant partie de la série Real Scenes (s’étant déjà intéressé à Berlin, Detroit et Bristol). Paris y est montrée comme une ville branchée qui a bien changé ces dernières années en réintroduisant la musique techno, en trouvant de nouvelles manières de contourner la densité que connait la ville. Avec des bureaux à Londres, Berlin, Tokyo et Ibiza et des partenaires tout autour du globe, Resident Advisor expose la techno culture Parisienne à un niveau véritablement international.[12]

Certains articles étrangers ont un moment abordé la mort de la nuit parisienne, comme l’article du New York Times “Revelers see a Dimming in a Capital’s Night Life” cité plus tôt et datant de 2010,Haut du formulaireBas du formulaire[13] mais aujourd’hui alors que le Sunday Times parle du Wanderlust comme “Le lieu de fête le plus étrange d’Europe”,[14] le New York Times ajoute en parlant de toutes les activités de ce lieu, “Pourquoi s’égarer (en anglais wander pour le jeu de mot), alors que tout se trouve ici?”.[15] Dans le documentaire d’Amelie Ravalec, Paris Berlin: 20 years of underground techno, même si la capitale Allemande est considérée comme ‘the place to be’ on entend dire que, “Il y a une nouvelle énergie à Paris depuis quelques années: plusieurs nouveaux labels, de nouveaux artistes. Il y a encore l’espoir qu’on se dirige dans la bonne voie…”.[16] En France, les articles à propos des évènements technos de la capitale diffusent l’évolution de cette culture et donnent aux lecteurs de nombreux bons plans sur les prochains lieux à découvrir comme dans le journal gratuit “A NOUS Paris”.

Mais au final, la ville a ses limites. La densité restera un problème car il y a de plus en plus d’immeubles construits dans Paris et donc avec cela une augmentation des nuisances sonores. L’ampleur de certains évènements (en partie à cause de Facebook) rendent soucieuses les autorités. Elles commencent à poser des limites aux événements qui se déroulent dans la ville (niveau sonore, prix, licence pour l’alcool). Le futur de la techno à Paris se trouve en banlieue, au-delà du périphérique. Cette délocalisation a déjà commencé car c’est là qu’on trouve les entrepôts les plus impressionnants mais il est difficile d’y amener le public parisien. Les labels et collectifs musicaux font de leur mieux, en essayant de créer de nouvelles ambiances, en amenant de nouveaux artistes, et en changeant constamment de lieu. Mais ce qui est vraiment nécessaire est un meilleur système de transport et de nouvelles infrastructures permettant de connecter les banlieues les unes aux autres, ainsi qu’à la ville. En 2020, le Grand Paris Express, un nouveau système de transport autour de la capitale est censé répondre à ce problème. Ceci pourrait faciliter l’accès à de très nombreux espaces en banlieue, “faisant du Grand Paris le Berlin de 2020? ” .[17]D’après Jacques Attali: “la musique est la véritable avant-garde du changement culturel et social qui éventuellement… finit par envahir le reste de la société et de la Culture.”[18]

[1] « Les Basiques : la musique électronique » , Jean-Yves Leloup hypermédia book, Collection Les Basiques, Leonardo/Olats, (uploaded July 2012)


[2] « Techno story », documentary, Pascal Signolet, (Morgane production, 2004)

[3] Ibid.

[4] “Medium is the message”, Marshall Mc Luhan ( Jean-Jacques Pauvert, 1968)

[5] « Bruits, essai sur l’économie politique de la musique », Jacques Attali (Livre de Poche, 2009)

[6] “Revelers see a Dimming in a Capital’s Night Life”Haut du formulaireBas du formulaire, Scott Sayare and Maïa de la Baume, New York Times, 11 January 2010

[7] www.quandlanuitmeurtensilence.com

[8] « Soirées clandestines : la nuit parisienne remonte en selle », the Ground (www.theground.fr)

[9] « Les free parties, des pratiques de l’urbain », Aurélie Chêne (Villes, Prétentaine 2003)

[10] « Le phénomène techno », Etienne Racine (Imago, 2002)

[11] « Il est 5 heures, Paris clubbe-t-il ? », Olivier Pellerin, (Rue 89 for le Nouvel Observateur juin 2012)

[12] “Real scenes: Paris”, documentary, Patrick Nation (Clockkwise Media 2012)

[13] “Revelers see a Dimming in a Capital’s Night Life”, Scott Sayare and Maïa de la Baume, (NY times 11 Janvier 2010)

[14] “Paris new Playground”, Holly Groom (The Sunday Times Septembre 2012)

[15] “The scene on the Seine, Wanderlust in Paris”, Sarah Moroze (The New York Times Juin 2012)

[16] “Paris/Berlin: 20 years of underground techno”, documentaire, Amélie Ravalec, (Les Films du Garage 2012)

[17] « Et si on traversait le périph? », Olivier Pellerin, (Tsugi n°56, octobre 2012)

[18] Invented traditions and cityscapes, Christine Boyer

Article écrit par Toast Hostache, dans le cadre du séminaire “Représentation de la ville” dirigé par Brent Patterson à l’Ecole Spéciale d’Architecture, Décembre 2012.

  • Instagram
  • Facebook
  • Noir Twitter Icon

HOCH fait partie du dispositif 

Echelle Un 2018

Copyright HOCH Studio
Logo_EchelleUn_Rond_black_small.png